MON ACTIVITÉ professionnelle DANS
le monde de la recherche en sciences sociales
Si le propos exposé dans ce blog n’a aucune prétention académique et relève avant tout de mes convictions personnelles, mes réflexions sont enrichies par les activités de recherche que je mène parallèlement. Celles-ci portent principalement sur les mises en doute de la prise en charge des problèmes environnementaux par les décideurs.
L'« effondrement » écologique, entre perte de prise et pouvoir des mots
Analyse sociodiscursive de l’engagement d’intellectuels en Europe francophone (2015-2023)
Résumé de ma thèse
Cette recherche doctorale s’intéresse au discours d’intellectuels qui se présentent comme « collapsologues », « décroissants » ou « écologistes radicaux » et contestent les cadrages institutionnels des enjeux environnementaux, en termes de « développement durable » et, plus récemment, de « transition écologique ». Quoique d’obédiences variées, ces personnalités publiques partagent des doutes quant à la capacité des dispositifs encadrés par la loi à satisfaire les besoins d’une population mondiale croissante, victime d’un durcissement des conditions d’habitabilité terrestre. La possibilité d’un effondrement planétaire tient une place de choix dans leurs prises de parole, en particulier depuis 2015. À l’intersection entre l’analyse du discours dite « française » (Mazière, 2005 ; Moirand, 2020) et les recherches en communication politique, cette thèse aborde leurs discours à travers l’analyse qualitative d’un corpus hétérogène composé de 86 ouvrages, 50 vidéos en ligne, ainsi que 13 films et séries parus en France, en Belgique francophone et en Suisse romande. Cette recherche est complétée par l’éclairage de 32 entretiens semi-directifs et de 32 sessions d’observation.
La probabilité croissante d’une catastrophe révèle chez ces locuteurs et locutrices un sentiment de perte de prise sur l’état du monde et son évolution (Chateauraynaud et Torny, 2013). Or, une fois cette perspective établie, il apparaît que les intellectuels étudiés investissent l’espace de la communication, entreprennent un travail d’alerte et dessinent de nombreuses perspectives d’action « à l’ombre de la catastrophe » (Semal, 2019) – qu’il s’agisse d’éviter l’effondrement, de l’atténuer, de s’y préparer, ou parfois encore de le précipiter. En dialogue avec les travaux en pragmatique linguistique, cette recherche explore les conceptions émiques du « pouvoir des mots » (Butler, 2017), au regard des formes historiques de l’engagement des intellectuels. À cette redéfinition de l’engagement politique – imposée par une capacité d’agir compromise – s’ajoute la difficulté à mettre en discours ce qui semble sans précédent. Cette thèse met en évidence la façon dont les locuteurs et locutrices recourent à l’existant pour annoncer l’inédit, et s’intéresse aux divers procédés stylistiques, argumentatifs, sémiotiques, ainsi qu’aux emprunts symboliques, historiques et culturels qui peuvent être relevés dans leurs prises de parole. En discutant de la possibilité d’une « affinité élective » (Weber, 1904), cette thèse montre comment le recours à des références, des idées et des figures religieuses – en particulier issues de la littérature apocalyptique et prophétique – continue à structurer l’anticipation des « temps difficiles » (Hervieu-Léger et Hervieu, 1983).