À chaque début d’année, il est coutume de partager à ses proches ses « meilleurs vœux ». On se souhaite bien gentiment « réussite, amour, mais surtout santé ». En changeant de décennie, sans trop d’originalité, je me suis moi aussi prêté à l’exercice. Mais comment souhaiter « tout le bonheur du monde » face à l’état de notre monde ?


Désillusions

Comment souhaiter une heureuse année en voyant l’Australie ravagée par les flammes ? Comment souhaiter une heureuse année en voyant la menace d’une guerre « mondiale » monter, notamment entre l’Iran et les États-Unis ? Comment souhaiter une heureuse année en voyant l’épidémie du coronavirus sévir et tuer par centaines ? Comment souhaiter une heureuse année en sachant qu’à quelques milliers de kilomètres d’ici, une femme peut se faire lapider, en ce moment même, dans l’indifférence la plus totale ? Comment souhaiter une heureuse année en voyant le climat social chaotique de la France, en pleine réforme des retraites ?

J’ai souvent pensé et affirmé qu’un monde meilleur était possible. Qu’ensemble, en unissant simplement nos forces et nos bonnes volontés, nous pourrions réussir à en faire notre réalité. Seulement, plus j’avance dans la vie, plus j’ai tendance à nuancer cette idée.

Ne me méprends pas, je crois toujours en la force et la nécessité de l’engagement individuel et collectif. Mais au plus profond de mon être, je n’arrive plus à honnêtement croire que dans les années à venir, nos conditions de vie sur cette terre seront meilleures. Greta Thunberg, scientifiques, collapsologues, partisans de la théorie de l’effondrement et écrits bibliques apocalyptiques affirment au contraire que la situation ne va qu’empirer ; que, d’ici quelques années, notre planète sera de plus en plus hostile à la vie humaine.


Réapprendre à espérer

À ce stade de la lecture, tu t’interroges peut-être : « Où Joseph veut-il en venir ? », « Est-il à présent l’un de ces pessimistes qui dépriment ? ». Loin de vouloir succomber au désespoir, j’aspire au contraire à découvrir l’espoir dans son état le plus pur, le plus vrai. Non pas l’espoir naïf, artificiel ou aveuglé. L’espoir au milieu du chaos, du doute, de la réalité telle qu’elle est véritablement. L’écrivain français Georges Bernanos disait :

« Pour être prêt à espérer en ce qui ne trompe pas,
il faut d’abord désespérer de tout ce qui trompe. »

La dure réalité de notre monde nous pousse à désespérer : désespérer de nos slogans et mythes tout fabriqués, désespérer de ces principes qu’on érige bien haut et idéalise comme « le progrès », désespérer de notre suffisance, désespérer de notre volonté d’être les sauveurs du monde, désespérer de notre semblant de confort, de stabilité, de santé, de prospérité. Mais cette désillusion, pour paraphraser les propos de Bernanos, est la condition sine qua non, nécessaire, pour réapprendre à espérer, « espérer en ce qui ne trompe pas ».


« Le Royaume »

Mais qu’est-ce qui ne trompe pas ? Au cours de ma lecture des évangiles – dont le nom, je le rappelle, signifie « bonne nouvelle » – j’ai été interpellé par la notion de « Royaume ». Je visualisais au départ – peut-être comme toi – une espèce de conte moyenâgeux ou un genre de régime politique d’un autre temps. Rien de très attrayant. Mais en approfondissant mes lectures, j’ai découvert que, ce que Jésus nous promet est tout autre.

Le Royaume de Dieu dépasse nos logiques humaines – temporelles et spatiales. C’est l’amour d’un Dieu qui, par le Christ, s’approche de nous et nous rejoint dans notre humanité.

C’est aussi une promesse à faire nôtre : celle de l’éternité à ses côtés, là où « il essuiera toute larme de leurs yeux, [où] la mort ne sera plus et [où] il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car ce qui existait avant a disparu[1] ».

Toutefois, il serait faux de penser que la foi serait une sorte « d’opium » qu’on vend aux souffrants pour atténuer leurs misères. Ou encore que, vu que « l’au-delà » sera meilleur ou que Dieu est au contrôle, on peut ignorer les maux de ce monde et les personnes dans le besoin. Le sociologue et théologien Jacques Ellul, dans son ouvrage La Raison d’être, nous avertit :

« Si Dieu fait tout,
il a choisi l’Homme pour l’accomplir. »

Dieu nous mandate, il nous donne cette responsabilité : celle de vivre à son image, à sa ressemblance. En conséquence de quoi, il nous missionne : cultivez et protégez « la maison commune », nourrissez les affamés, accueillez les étrangers, soignez les malades, visitez les prisonniers…

Le Royaume dont il est question dans les évangiles se déploie dans ce qui peut nous sembler être un paradoxe : il commence dès aujourd’hui, avec nous, et s’épanouit dans l’éternité, auprès de Dieu.

La prière du « Notre Père » nous encourage d’ailleurs à prier : « …que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel[2]… ».


Ainsi, oui, les mauvais jours finiront. Et finalement, oui, un monde meilleur est possible ! De ce monde-là, ou plutôt de ce Royaume-là, nous sommes appelés à en devenir des parties prenantes. Il ne s’agit pas d’imposer un régime politique ou une institution religieuse. C’est une révolution de l’Amour, discrète – elle ne fait pas la une de l’actualité –, mais bel et bien à l’œuvre ! C’est une ferme espérance que nous pouvons accueillir, vivre et partager dès aujourd’hui… et pour l’éternité.

Alors mon vœu pour cette nouvelle décennie, c’est que ce « Royaume » – de justice, de paix et de joie – vienne transformer nos vies, pour que nous puissions, à notre tour, transformer ce monde !


[1] Nouveau Testament, Apocalypse de Jean, chapitre 21, verset 4.
[2] Nouveau Testament, l’Évangile selon Matthieu, chapitre 6, verset 10.